Il y a quelques jours, un article du sociologue ontarien Gary Kinsman a interpellé le milieu du VIH. Il nous invite à penser les similitudes entre l’apparition de la crise du sida dans les années 80-90 et la pandémie actuelle liée au Coronavirus. Cette mise en parallèle entre ces deux crises révèle combien une urgence sanitaire peut agir en catalyseur des inégalités de classe, de race, de genre, de santé.  Nous voulons, à travers cet article, vous proposer un résumé de sa pensée et aussi vous offrir quelques pistes de réflexion autour de ces sujets. 

Kinsman nomme l’importance de dresser des bilans, de tirer des conclusions de nos prises de décisions collectives et de voir ce que cela dit de nous en tant que société. Travaillant et militant depuis plus de 40 ans dans les milieux LGBTQIAP2S+, il a vécu la crise du sida au pays de très près. Il rappelle l’impact qu’ont eu les luttes et les mobilisations des militant.e.s lors de l’arrivée du VIH/sida. 

Ces crises qui stigmatisent

À plusieurs égards, les analogies entre la crise du sida et celle de la COVID-19 sont éclairantes. La propagation de ces deux virus ont mené à la stigmatisation de celleux qui en sont porteur·se·s. Dans le cas du sida, les HARSAHGB, les UDI, les personnes racisées et les travailleur·se·s du sexe continuent encore de porter le stigma de la transmission du virus. 

Quelques décennies après ce pic pandémique – dans les pays dits du Nord -, la crise du coronavirus a, quant à elle, exacerbé le racisme envers les communautés asiatiques. Ces dernières sont jugées responsables et vectrices de la propagation à l’échelle mondiale.  

Plus encore, la transmission de ces deux virus est venue légitimer le « sacrifice » des groupes de population à risque de mourir en le contractant. Avec la COVID-19, les personnes vieillissantes, immunodéprimées, diabétiques ou ayant des problèmes cardiaques sont les plus exposées. Il y a également celleux qui se retrouvent dans les emplois essentiels et qui sont le plus souvent des femmes cis et trans. Ces emplois sont pour la plupart précaires car peu qualifiés, peu valorisés et donc peu rémunérés. Ce sont elleux qui doivent pourtant maintenir à flot notre société face à ce nouvel ennemi invisible. 

Aux personnes à risque “médical” peuvent donc s’ajouter les personnes qui sont à risque “social”, ou qui, par le confinement, sont exposées à de plus grands dangers pour leur sécurité. Pensons notamment aux personnes qui ne peuvent pas se confiner, à celles qui ne peuvent avoir accès aux aides gouvernementales comme par exemple les travailleur·se·s du sexe. Cela les oblige alors à s’exposer au virus et donc à se mettre en danger pour pouvoir continuer à subvenir à leurs besoins. 

Kinsman questionne ce cynisme avec lequel les sociétés capitalistes néolibérales s’autorisent  à sacrifier ces groupes de «populations superflues», parce que non productives. 

Bien sûr, des mesures d’urgence ont été prises par nos gouvernements, comme l’augmentation de certains salaires ou encore des primes données à celleux qui osent ou doivent aller travailler. Cependant est-ce suffisant ? 

L’accès gratuit aux soins pour tous·tes

Kinsman montre que la situation du réseau de la santé canadien s’est bien détériorée depuis des années 80. Cela renforce la vulnérabilité des plus précaires dont font partie les PVVIH. Or, dans un article précédent, nous avons vu que la première cause d’arrêt de traitement pour les PVVIH de la province est le manque de moyens financiers et la perte de couverture d’assurance maladie. Alors que la pandémie touche d’abord et plus violemment les personnes marginalisées, on peut aisément imaginer son impact sur les PVVIH qui ne parviennent pas à maintenir un système immunitaire fort puisque cela nécessite une bonne observance du traitement. 

Cette période incertaine nous offre la possibilité de relayer une fois encore la  revendication qui est portée par les militant·e·s depuis les débuts de la crise du sida. 

En tant qu’organisme communautaire de santé sexuelle nous souhaitons un accès gratuit et universel à des soins de santé de qualité, des tests de dépistages des ITSS, des traitements et des vaccins pour toute personne présente sur le territoire, ayant un statut légal de résidence ou non.

Opter pour une gestion décoloniale de la pandémie ? 

Le sociologue aborde, ensuite, la situation actuelle des pays dits des Suds. Il pose la question de la gestion mondiale de la pandémie : comment garantir un niveau d’accès à la santé satisfaisant dans des pays dont les systèmes de soins ont été affaiblis par un colonialisme ravageur pendant des siècles ? Attention toutefois : derrière une volonté d’accompagnement et d’aide peut se cacher un risque d’ingérence voire de néocolonialisme. 

Cette question se pose également à notre échelle, celle du Québec, où des populations autochtones ont subi pendant des siècles des politiques de colonisation. Ces dernières se répercutent aujourd’hui dans les enjeux de santé publique rencontrés par ces personnes face à la pandémie. Il est urgent de laisser place à l’autogestion de ces communautés, comme le réclament plusieurs chef·fe·s de bande depuis le début de la crise de la COVID. 

En somme, le caractère mondial des dommages causés par cette pandémie, qui n’épargne aucun pays ou presque, nous invite à penser les leviers d’une santé globale, et les inégalités d’accès aux soins entre les pays, mais également en leur sein-même. 

En effet, les recommandations proposées par le gouvernement telles que le confinement strict, la distanciation physique, le lavage fréquent des mains ne peuvent s’appliquer qu’aux personnes les plus privilégiées. Comment respecter cela quand on n’a pas accès à l’eau potable, ou que l’on vit dans des logements surpeuplés, comme c’est le cas dans de nombreuses communautés autochtones par exemple ?

Dans les grands centres urbains de la province, tandis que les jeux d’eau rouvrent, l’accès aux fontaines à eau est proscrit : qu’en est-il des personnes en situation d’itinérance ? De la même manière, démanteler l’installation des tentes d’accueil dans les parcs, comme cela s’est dernièrement déroulé à Montréal, vulnérabilise une fois encore les personnes déjà marginalisées.

Pouvons-nous réfléchir collectivement à une meilleure manière d’organiser leur quotidien pendant le confinement, en consultant les premières personnes concernées et en respectant leurs droits ? 

Distanciation physique, solidarité sociale !

L’auteur propose des solutions sociales, d’entraide pour lutter contre ces inégalités. Ces initiatives peuvent prendre différentes formes telles qu’appeler ou écrire régulièrement à ses proches, proposer de faire l’épicerie, s’assurer que les personnes aient accès à leur médications si nécessaire… 

C’est en veillant les un·e·s sur les autres que nous sortirons ensemble de cette nouvelle crise à laquelle nous faisons face.

Adapter les luttes 

Enfin, Kinsman pointe une problématique essentielle, celle de la politisation de ces enjeux. Comment politiser, comment militer quand, à l’inverse de la lutte contre le sida, les réunions collectives et les manifestations de rue sont rendues impossibles ? Bien sûr, des choses peuvent s’organiser en ligne mais, là encore,  les réseaux sociaux ne sont pas accessibles et sécuritaires pour tous·tes. Il est alors temps d’imaginer de nouvelles formes de mobilisation. Il est crucial de garder vivants les mouvements sociaux même s’ils ne peuvent se montrer dans l’espace public pour le moment. Nous aurons besoin d’inventer et de créer un nouveau demain en luttant tous·tes ensemble contre ce système qui crée et renforce les inégalités sociales. 

Lorsque la situation le permettra, il faut se rassembler à nouveau massivement dans les rues afin de poursuivre, d’intensifier et de lier les luttes pour la justice et la dignité, à la sagesse nouvellement acquise pendant la crise.”

Imaginons ensemble les luttes de l’après ! 

Cet article est un travail commun des deux membres du volet documentation et rédaction du Portail. Pour toute suggestion ou commentaire, vous pouvez nous écrire à documentation@pvsq.org.

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Références