Au Portail sur nos plateformes du volet soutien, il nous arrive souvent de recevoir des questions de la part de client.e.s ayant des inquiétudes d’avoir contracté le VIH après avoir eu une relation sexuelle non protégée avec un.e travailleur.euse du sexe (TDS). Nous avons constaté que ces craintes étaient fondées sur des préjugés supposant qu’un.e TDS soit forcément porteur.se d’une infection transmissible sexuellement et par le sang. Ces préconçus s’avèrent dommageables pour les personnes pratiquant le travail du sexe. De par ce texte, nous souhaitons aussi rappeler que si vous avez des doutes quant à votre état de santé sexuelle suite à une relation non protégée, nous vous conseillons d’aller passer un test dans un centre de dépistage près de chez vous, en prenant compte de la période fenêtre

Une responsabilité partagée

Afin de comprendre ce qui se trouve à la racine de ces préjugés, nous nous sommes entretenues avec Jenn Clamen, coordonnatrice des communications et de la mobilisation pour l’organisme Stella, qui lutte pour le respect des droits des personnes travaillant dans l’industrie du sexe et celles qui vendent et échangent des services sexuels. 

« Si les client.e.s ont de la difficulté à parler de santé sexuelle et qu’elles ont une idée vague des manières dont sont transmises les ITSS, elles ont aussi de la difficulté à se protéger. Souvent, les client.e.s ne prennent pas cette responsabilité dans leurs relations personnelles ni dans leurs relations sexuelles avec des TDS. Malheureusement, la santé sexuelle, d’un point de vue populaire, tend souvent à être une responsabilité relayée à l’autre, particulièrement lorsqu’il est question de travail du sexe. Cette attitude met principalement les TDS à risque. »

Les relations sexuelles non protégées, qu’elles soient effectuées dans un contexte de travail du sexe ou non, peuvent comporter des risques de transmission d’une ITSS. C’est pour cette raison qu’au niveau de la prévention, la responsabilité doit invariablement être partagée entre les partenaires sexuel.les. Les travailleurs.euse.s du sexe ne peuvent pas porter en entier  le fardeau de se prémunir et prémunir les autres du VIH. L’éducation sexuelle joue un rôle primordial pour le changement de paradigmes concernant l’attitude freinant la transmission des ITSS dans l’industrie du sexe. 

La criminalisation du travail du sexe

Au Canada, le plus récent projet de loi C-36 criminalise la communication des client.es avec les TDS, que ce soit dans l’espace privé ou l’espace public. De plus, on interdit la communication liée au paiement d’un service sexuel. 

Article 213(1)1: L’interférence à la circulation en vue d’offrir, de rendre ou d’obtenir des services sexuels moyennant rétribution constitue une infraction punissable sur déclaration de culpabilité par procédure sommaire (infraction mineure).

Article 213(1.1) : Communiquer en vue d’offrir ou de rendre des services sexuels moyennant rétribution dans un lieu public ou tout lieu qui est situé à côté d’une garderie, un terrain d’école ou un terrain de jeu constitue une infraction punissable sur déclaration de culpabilité par procédure sommaire (infraction mineure)

Article 286.1(1) : Communiquer en vue d’obtenir des services sexuels moyennant rétribution est un acte criminel passible d’emprisonnement ou d’une amende. Dans le cas où l’infraction est commise dans un endroit public ou situé à la vue du public, près d’un parc, d’une école, d’un établissement religieux ou d’un endroit où il est raisonnable de s’attendre à ce que s’y trouvent des personnes âgées de moins de dix-huit ans, les peines sont plus sévères. 

Concrètement, nous avons demandé à Jenn de nous expliquer en quoi ces lois impactaient la qualité de vie des travailleur.euse.s du sexe. 

« Il y a beaucoup de facteurs qui peuvent faire en sorte qu’il est difficile pour un.e travailleur.euse du sexe de faire son métier en toute sécurité. Une partie des risques encourus sont la possibilité de contracter le VIH, les ITS, la grippe et en ce moment, le coronavirus. Ces risques ne sont pas limités aux travailleur.euse.s du sexe,  mais aussi à leurs client.e.s.  L’un des facteurs mis en cause est la criminalisation du travail du sexe, car elle affecte tous ces aspects, mais aussi l’échange d’informations et la communication pour le service. Ça veut dire que les client.e.s ont moins tendance à fournir les informations dont elles ont besoin, à savoir le type de service recherché et l’acte sexuel en soi. Lorsque la communication est réduite aux précautions à prendre  face aux possibles sanctions criminelles, il devient beaucoup plus difficile pour les TDS de négocier des conditions sécuritaires à la relation sexuelle. La criminalisation mène aussi à ce que les lieux de travail soient surveillés. Par exemple, les salons de massage vont réduire les commandes de condoms par peur qu’elles soient utilisées comme évidence d’une activité criminelle. 

Finalement, quand les client.e.s, les TDS et les tierces personnes ont peur des lois criminelles entourant le travail du sexe, le consentement est plus souvent nié. »

La criminalisation des travailleur.euse.s du sexe renforce une stigmatisation à leur égard, qui les rend réticentes à solliciter des services nécessaires à leur santé sexuelle, mentale et physique. 

«En raison de la discrimination qu’elles subissent, les TDS ont moins tendance à aller chercher des services en santé, par peur de se faire exposer ou de recevoir un traitement inapproprié. Un.e professionnel.le de la santé qui ne connaît pas la réalité des TDS pourrait poser des questions intrusives qui vont plus souvent sous-entendre un jugement en lien avec la pratique de cette profession que d’être une attention réelle portée au souci de leur santé. Pour cette raison, beaucoup d’informations reçues ne sont pas pertinentes à la santé des TDS, car elles ne se sentent pas accueilli.es avec bienveillance. Il y a aussi la situation des personnes migrantes qui n’ont pas accès à l’assurance maladie du Québec si elles n’ont pas de statut. Pour les travailleur.eus.es du sexe qui vivent dans les espaces publics, il est difficile d’avoir un suivi continu de soins, de dépistage et de traitements. »

La criminalisation du travail du sexe a aussi des impacts démesurés sur les violences que subissent les femmes des communautés autochtones, les femmes de couleur, les femmes noires et les femmes trans. Les lois criminelles entourant le travail du sexe isolent les TDS en plus de les rendre sujets aux violences de la part des clients et de la police, qui justifie ses interventions non sollicitées et sa constante surveillance par la possible sanction criminelle. La violence guette en tout temps les personnes pratiquant le TDS parce que les conséquences pour les agresseurs sont moindres. Des actes comme le viol, les agressions physiques et la coerticion sexuelle non-sécuritaire sont banalisées par les autorités.

Une décriminalisation qui ne concerne pas seulement les lois

Nous avons demandé à Jenn ce que la décriminalisation veut dire pour les personnes travaillant dans l’industrie du sexe. 

«Le premier pas vers le processus de décriminalisation implique, selon nous, la suppression des lois criminelles qui existent entourant le travail du sexe et de la politique du Canada sur l’immigration qui prémunit les travailleur.euse.s du sexe migrant.e.s de travailler dans l’industrie. Cette première étape est très importante, car elle touche les lois fédérales et aura un impact sur toutes les personnes qui exercent le TDS  à travers le pays. Une fois les lois criminelles enlevées, nous enlevons un outil parmi l’arsenal de ce que possède la police pour surveiller et contrôler certaines communautés marginalisées, particulièrement les femmes autochtones, les femmes noires,  les femmes trans et les utilisateur.trice.s de drogues. D’autre part, il est important de savoir que ces personnes seront encore surveillées et contrôlées par d’autres moyens, même en enlevant les lois sur le travail du sexe. Pour les TDS, décriminalisation veut quand même dire qu’elles auront une plus grande liberté, qu’elles auront moins tendance à fuir la police, à cacher leur identité et à tenter de s’échapper de la stigmatisation, de la discrimination et de la honte infligée par ces lois. Cela pourra leur donner un accès plus facile aux services de soins en santé,  aux services de garderie ainsi que d’un accès à un compte bancaire comme l’ensemble de leurs concitoyen.ne.s.Lorsqu’une personne est étiquetée comme criminelle, elle est considérée comme exclue d’un projet social et privée du droit d’être respecté, la population sous-estime souvent cette étiquette. Par exemple, une TDS est menacée en tout temps de perdre son logement si son propriétaire découvre le travail qu’elle fait. La menace de se faire enlever ses enfants  est similaire si elle envoie son enfant à la garderie et que les éducatrices apprennent les activités du parent. En enlevant ces lois, on libère l’étiquette criminelle destinée aux TDS qui leur amène énormément de peur, les empêchant de mener leur vie et prendre des décisions comme elles le veulent. »

ll ne faut pas oublier que la décriminalisation est une réponse holistique, c’est-à-dire qu’elle comprend un ensemble d’enjeux et de solutions complexes. La suppression des lois criminelles ne suffisent pas à améliorer les conditions de vie des travailleur.euse.s du sexe. Il faut aussi envisager, en tant que société, plusieurs réformes en ce qui concerne la santé publique, repenser la police, la sécurité dans les lieux de travail,  l’accès aux logements et la sphère de l’éducation. Il faut mentionner l’importance d’inclure les travailleur.euse.s du sexe dans les instances afin de créer des services adaptés à leurs réalités. L’approche « par et pour » de l’organisme Stella montre qu’il est possible de créer une communauté d’entraide et un mouvement de solidarité lorsque sa construction est basée sur l’expérience terrain des enjeux. 

En terminant, lutter contre la transmission du VIH dans l’industrie du sexe demande à ce qu’on réfléchisse au traitement injuste que la société accorde à ce travail et/ou cette occupation. La stigmatisation, la criminalisation et la dévalorisation des travailleur.euse.s du sexe sont tous des facteurs qui favorisent la transmission d’ITSS.. Il faut donc exiger que le gouvernement du Canada prenne des actions concrètes visant à redonner le pouvoir à la communauté TDS afin que les violences cessent. 

Bibliographie

Alliance Canadienne pour la Réforme des Lois sur le Travail du Sexe, « Le travail du sexe et les changements au Code criminel suite au projet de loi C-36 : Que nous indiquent les recherches ? » 

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http://sexworklawreform.com/

EN SCYLLA, Charybde (2017). «Travail du sexe et politiques répressives». 

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https://www.aides.org/sites/default/files/Aides/bloc_telechargement/AIDES_RAPPORT%20DISCRIMINATIONS_2017_Chapitre%204_travail%20du%20sexe.pdf

GENDRON, S., (1995).« Prostitution et VIH au Québec: Bilan des connaissances», Direction de la santé publique et des services sociaux du Québec».

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http://www.santecom.qc.ca/Bibliothequevirtuelle/santecom/35567000006913.pdf

SHANNON, Kate (2016).«La prévention du VIH, la criminalisation et le travail du sexe : Où en sommes-nous?», CATIE.

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https://www.catie.ca/fr/pdm/automne-2016/prevention-vih-criminalisation-travail-sexe-ou-sommes-nous

SHANNON K., CSETE J., (2010). «Violence, Condom Negotiation, and HIV/STI Risk Among Sex Workers », JAMA.

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https://jamanetwork.com/journals/jama/article-abstract/186320

Article écrit par Justine Massicotte, coordonnataire de contenus: recherche@pvsq.org